Récit de voyage en Erythrée

Le guide Louis-Noël Viallet nous fait partager ses souvenirs d’un voyage dans le dessert en Erythrée. Voyage des sens et de l’esprit au coeur d’une méharée dans le Danakil suivie d’une escapade dans les îles Dahlak…

Le carnet de voyage sensoriel que l’on ramène d’une méharée et d’une navigation en Érythrée est très spécifique à cette région et ne s’efface jamais.

IIl est rempli à l’aube tiède par le martellement des pilons écrasant le café. Puis à ces sons patients succèdent ceux des branches que l’on casse pour le feu. Il crépite, et arrive l’odeur du café qui bout dans des boules de terre cuites à long col. Ce chaud parfum se mêle à la fraîcheur des bancs de brume glissant à flanc de montagne dans l’obscurité du petit jour, bien avant que le soleil sèche la rosée et brûle le paysage. En fin de nuit, telle est la première activité des chameliers drapés dans une cotonnade blanche que l’on distingue accroupis serrés autour des flammes. C’est notre réveil.

Sur une autre page de ce carnet on se trouve au bivouac de midi, au creux d’un oued à l’ombre des acacias et des tihoq. A leurs branches pendent de beaux paniers, finement tressés : des nids de tisserins munis d’une fenêtre ronde d’où s’envolent ces oiseaux très colorés. En-dessous au sol, sur un feu de branches sèches ont chauffé des pierres rondes, pendant qu’un chamelier pétrit à l’eau, dans une écuelle, de la farine provenant d’un sac de grains moulu quelques jours auparavant en traversant un village. La pâte obtenue est plaquée autour des galets  brûlants posés sur les cendres chaudes, et cuit  à la fois par un four interne et au reflet des braises. Ensuite il ne reste plus qu’à casser ces boules cuites pour obtenir les broquetto, pains croustillants et parfumés. Durant cette cuisson, au coin des braises ronronnent les petites théières pour la fin du dîner.

A la page des îles Dahlak, on entre dans un monde bidimensionnel, d’une infini platitude : ces îles sont tellement basses qu’on ne sait pas si elles se glissent sous l’horizon ou sous le niveau de la mer. Elles sont si plates que les groupes de  chameaux marchant d’une île à l’autre, se détachent des nappes liquides gigantesques, surdimensionnés. Les plages d’un blanc éblouissant presque insoutenable contrastent  avec la profondeur des bleus saturés du ciel et de la mer. La nuit, un photoplancton local  éclaire l’eau dès qu’elle s’agite : à chaque coup de rame, à chaque brasse, à chaque vague, ce sont des coulées et des étincelles d’argent lumineuses qui surgissent et disparaissent lentement. Les mains ressortent de la mer gantées de phosphorescences. Tandis que posées sur l’horizon d’autre lumières passent très lentement : ce sont les constellations du sud. Grâce à la qualité de l’air elles semblent toutes proches, à portée. Là, deux mers nocturnes se mélangent : celle du ciel à l’eau placide que fend l’étoile Maiaplacidus, la quille du Navire Argo, et celle des îles Dahlak toutes chaudes encore du soleil de la journée.